La kapusta tushkovana (тушкована капуста) est du chou blanc émincé, braisé doucement avec de l’oignon, de la carotte et de la tomate jusqu’à devenir tendre, un peu sucré et brillant de graisse. Elle se prépare en 1 h 10 environ dans une seule cocotte, avec de la saucisse fumée pour une version copieuse ou avec des champignons pour une version sans viande. Voici la recette complète, le choix du chou, les erreurs qui la rendent aqueuse et la différence avec le bigos polonais, auquel on la compare souvent à tort.
Un plat de chou braisé, simple et fondant
Le nom dit tout : tushkovana vient du verbe qui signifie « mijoter, braiser à l’étouffée », et kapusta désigne le chou. Selon l’article que Wikipédia consacre à ce plat en ukrainien, la base se compose de chou, d’oignon, de carotte, de céleri, d’un bouillon et de concentré de tomate ou de tomates fraîches. Tout le reste est une question de foyer : du porc, de la saucisse ou du bœuf pour les jours où l’on veut un plat complet, des pommes de terre, des nouilles ou même des pommes en dés pour arrondir l’acidité.
Cette souplesse explique la place du plat dans le quotidien. Il n’y a pas de « vraie » recette de kapusta tushkovana, mais une famille de recettes qui partagent une méthode : faire revenir, ajouter le chou, mouiller peu, couvrir, laisser le temps agir. Le chou rend son eau, se détend, s’imprègne de graisse et de tomate, et il devient ce plat humble que l’on retrouve aussi bien en garniture d’un rôti qu’en repas du soir avec des pommes de terre bouillies.
Pour une famille franco-ukrainienne, c’est un bon plat de chou pour commencer : il se prépare avec un chou de supermarché, ne demande ni fermentation ni ingrédient introuvable, et sa saveur rappelle le chou braisé ou la potée que connaissent bien les tables françaises. Un détail qui compte : la kapusta tushkovana n’est pas un plat de fête, et on ne la rencontre pas à la table de la veillée de Noël, dont le menu exclut la viande et se compose de douze plats rituels ; elle appartient au registre des repas ordinaires, ceux qu’on fait vite et qu’on réchauffe le lendemain.
Repère : en ukrainien, tushkuvaty signifie braiser à couvert avec peu de liquide. La différence avec une soupe est là : à la fin de la cuisson, il ne doit presque plus rester de jus dans la cocotte.
Le chou joue d’ailleurs un rôle central dans bien d’autres plats de la cuisine du pays : feuilles farcies de riz et de viande, soupes, raviolis garnis de chou. Pour situer la kapusta dans cet ensemble, notre panorama de la cuisine régionale ukrainienne, entre varenyky, salo et holubtsi montre comment le même légume se décline d’une région à l’autre.
Kapusta tushkovana ou bigos polonais
On compare souvent les deux plats parce qu’ils partagent du chou, de la tomate et de la viande fumée. Pourtant, ils ne jouent pas dans la même catégorie. Le bigos est décrit par Wikipédia comme un plat considéré comme national en Pologne, un ragoût de chasseur dont la base est du chou blanc fermenté, proche de celui de la choucroute, auquel s’ajoutent plusieurs viandes : porc fumé, jambon, lard, bœuf, veau, saucisses, parfois du gibier. Il n’existe pas de recette unique, elle varie selon les régions et les familles.
La kapusta tushkovana, elle, part le plus souvent de chou frais et accepte une seule viande, ou aucune. Le tableau ci-dessous résume les écarts les plus nets.
| Point de comparaison | Kapusta tushkovana (Ukraine) | Bigos (Pologne) |
|---|---|---|
| Chou de base | Chou frais, parfois mélangé à du chou fermenté | Chou blanc fermenté, souvent complété de chou frais |
| Viande | Facultative : saucisse, porc, bacon ou rien | Centrale : plusieurs viandes et saucisses |
| Champignons | Variante sans viande ou ajout au choix | Fréquents dans la préparation |
| Tomate | Concentré ou tomates, très courants | Possible, jamais indispensable |
| Cuisson | Environ 1 heure | Mijotage long, plat qui se bonifie réchauffé |
| Statut | Plat simple du quotidien ou garniture | Ragoût de fête, servi le lendemain de Noël |
Les frontières ne sont pas étanches : le chou braisé existe en Pologne, en Biélorussie, en Lituanie et dans les Balkans, où on l’appelle kapuska. Wikipédia le rappelle dans l’article ukrainien consacré au plat. Un cuisinier polonais reconnaîtrait donc plusieurs gestes dans la kapusta tushkovana, comme un cuisinier ukrainien reconnaîtrait ceux du bigos. La nuance utile est ailleurs : si vous voulez un plat rapide, doux et peu coûteux, c’est la kapusta ; si vous voulez un ragoût de plusieurs viandes qui se prépare plusieurs jours à l’avance, c’est le bigos.
Chou frais ou mi-choucroute
Le choix du chou décide de la moitié du résultat. Pour la recette de base, prenez un chou blanc frais, ferme et lourd pour sa taille. Un chou de conservation de fin d’automne, comme on en trouve à cette saison sur les marchés, est idéal : ses feuilles sont plus denses et rendent moins d’eau qu’un chou de printemps. Comptez un petit chou d’environ 1,2 kg pour quatre personnes, trognon et feuilles extérieures compris, ce qui laisse environ un kilo de chou utile.
L’émincé joue aussi. Des lanières d’environ 5 mm de large tiennent la cuisson et gardent un léger mordant ; plus fines, elles se transforment en purée, plus larges, elles restent fibreuses au bout d’une heure. Un couteau bien aiguisé suffit, une mandoline donne un résultat plus régulier.
La version « mi-choucroute » consiste à remplacer la moitié du chou frais par de la choucroute ukrainienne. Celle-ci, la kvashena kapusta, est du chou fermenté avec du sel et des carottes, sans vinaigre. Dans ce cas, rincez-la brièvement, essorez-la, et ne salez presque pas : le sel de la fermentation suffit. Ajoutez-la en même temps que le chou frais ou, si vous la préférez très acidulée, en fin de cuisson. Cette variante rapproche le plat du bigos sans en faire un bigos pour autant, puisqu’il n’y a ni plusieurs viandes ni longue cuisson.
Un dernier critère : le chou rouge ou le chou de Milan peuvent dépanner, mais le premier colore tout en violet et le second devient très tendre en quelques minutes. Pour retrouver le goût que décrivent les recettes ukrainiennes, restez sur du chou blanc.
Ingrédients
Pour 4 personnes :
- 1,2 kg de chou blanc (1 petit chou)
- 250 g de saucisse fumée de porc
- 2 oignons moyens
- 2 carottes moyennes
- 2 gousses d’ail
- 2 cuillères à soupe d’huile de tournesol
- 250 ml de bouillon de volaille ou de légumes
- 2 cuillères à soupe de concentré de tomate
- 1 feuille de laurier
- 1/2 cuillère à café de sucre
- Sel et poivre noir
- Aneth ou persil frais
La recette ukrainienne-canadienne publiée par Ukrainian Classic Kitchen se construit sur les mêmes bases : environ un kilo de chou, des carottes, des oignons, de la racine de persil (ou du panais), un fond de bouillon, du ketchup ou du concentré de tomate, un laurier et une demi-cuillère à café de sucre. Elle utilise du bacon pour la matière grasse, remplacé ici par de l’huile et de la saucisse fumée, plus faciles à trouver en France.
Préparation
- Retirer les feuilles abîmées et le trognon du chou, puis l’émincer en lanières d’environ 5 mm. Couper la saucisse en rondelles, émincer les oignons, râper grossièrement les carottes et écraser l’ail.
- Chauffer l’huile à feu moyen dans une grande sauteuse ou une cocotte et dorer les rondelles de saucisse pendant 5 minutes.
- Ajouter les oignons et les carottes, puis les faire revenir 7 minutes en remuant, jusqu’à ce que les oignons soient translucides.
- Ajouter le chou par poignées, saler légèrement et mélanger pendant 5 minutes jusqu’à ce qu’il commence à réduire.
- Verser le bouillon, ajouter le laurier, couvrir et cuire à feu doux pendant 25 minutes en remuant de temps en temps.
- Délayer le concentré de tomate et le sucre dans une louche de jus de cuisson, verser dans la cocotte avec l’ail et le poivre, puis cuire à découvert pendant 10 minutes, jusqu’à ce que le chou soit tendre et le jus presque évaporé.
- Retirer le laurier, rectifier l’assaisonnement, parsemer d’aneth ou de persil et laisser reposer 5 minutes à couvert avant de servir.
Quelques repères pour réussir chaque étape. À l’étape 2, la saucisse doit colorer légèrement et libérer sa graisse fumée : c’est cette graisse qui va aromatiser tout le plat. À l’étape 4, le volume du chou semble énorme au départ, c’est normal : il va diminuer de moitié environ en quelques minutes. Si votre sauteuse est trop petite, ajoutez le chou en deux fois plutôt que de tout entasser, car un chou qui ne touche pas le fond ne dore pas, il cuit à la vapeur.
À l’étape 6, la tomate se met en dernier pour une raison simple : son acidité retarde l’attendrissement des fibres du chou. Ajoutée dès le départ, elle donnerait un chou plus ferme et plus acide. Le sucre n’est pas là pour sucrer le plat mais pour équilibrer cette acidité, comme dans la recette de référence, qui n’en met qu’une demi-cuillère à café.
Variantes avec saucisse, champignons ou choucroute
La version proposée ici est volontairement copieuse. Plusieurs adaptations sont possibles sans changer la méthode.
La version à la saucisse. C’est la plus courante dans les foyers où le plat tient lieu de repas complet. Choisissez une saucisse fumée de porc ferme, du type saucisse de Morteau ou saucisse fumée de charcutier, ou une kovbasa d’épicerie slave si vous en trouvez. Les saucisses fumées vendues déjà cuites n’ont besoin que de dorer ; les saucisses crues, elles, doivent cuire à cœur, ce qui se vérifie en coupant une rondelle : la chair ne doit plus être rosée et doit être chaude jusqu’au centre. Si vous les ajoutez crues, prolongez la phase de coloration de quelques minutes.
La version aux champignons. C’est la variante sans viande. Remplacez la saucisse par 250 à 300 g de champignons de Paris émincés. Faites-les revenir seuls, à feu vif, dans l’huile, jusqu’à ce que leur eau s’évapore et qu’ils commencent à dorer, puis ajoutez l’oignon et la carotte. Gardez le même ordre pour le reste et utilisez un bouillon de légumes. Un petit morceau de beurre en fin de cuisson arrondit l’ensemble. Cette version convient aux repas végétariens ; pour le menu entièrement sans viande de la veillée de Noël ukrainienne, d’autres plats sont codifiés.
La version mi-choucroute. Remplacez 400 à 500 g de chou frais par de la choucroute ukrainienne ou, à défaut, par de la choucroute crue du commerce bien rincée. Réduisez le sel, ajoutez un peu plus de sucre si l’acidité vous paraît trop vive et prolongez la cuisson de 10 minutes.
La version « de réserve ». Pour un repas plus roboratif, certaines familles ajoutent des pommes de terre en dés d’un centimètre, qui cuisent dans le jus du chou pendant les 25 minutes de cuisson couverte. Le plat devient alors un ragoût complet qui se suffit à lui-même, ce qui correspond bien à la liste d’ajouts facultatifs mentionnée par Wikipédia : pommes de terre, nouilles, pommes ou jus de pomme.
Sans les ouvrir toutes, retenez que la méthode reste la même, qu’on choisisse de la viande ou non : légumes revenus, chou ajouté, cuisson couverte, tomate en fin de parcours.
Erreurs fréquentes
Quelques défauts reviennent souvent chez les cuisiniers qui découvrent le plat.
- Mouiller trop. Un chou rend déjà beaucoup d’eau. Le bouillon sert à amorcer la cuisson, pas à noyer le plat. La recette canadienne de référence n’en utilise qu’environ une tasse et quart (300 ml) pour 1 kg de chou ; ajoutez-en une cuillerée ou deux seulement si le fond de la cocotte devient sec.
- Saler trop tôt et trop fort. Le sel fait dégorger le chou ; une pincée au départ suffit, le reste se rectifie à la fin, surtout si vous utilisez de la saucisse fumée ou du bouillon du commerce, déjà salés.
- Cuire à feu trop vif. Le chou doit mijoter, pas bouillir. Un feu trop fort le brunit au fond sans l’attendrir et lui donne un goût de brûlé.
- Oublier de couvrir. C’est le couvercle qui transforme la poêlée en braisage. À l’inverse, oublier de le retirer pour les dix dernières minutes laisse un plat aqueux.
- Saisir le chou sans espace. Un chou entassé cuit à la vapeur. Travaillez dans une sauteuse large, et par poignées.
- Servir tout de suite. Cinq minutes de repos à couvert, hors du feu, laissent le chou absorber le dernier jus et se détendre.
Repère : un chou à point se coupe à la cuillère. S’il résiste encore sous la dent, prolongez de dix minutes à feu doux avec le couvercle ; s’il flotte dans le liquide, découvrez et laissez réduire.
Comment servir la kapusta
Dans la recette de Ukrainian Classic Kitchen, le plat est proposé en accompagnement d’un rôti de porc, de saucisses, d’un rôti de bœuf, d’une oie ou d’un canard. La version à la saucisse décrite ici se mange très bien seule, avec des pommes de terre bouillies, du sarrasin cuit à la vapeur ou une tranche de pain de seigle. La crème fraîche épaisse, à la façon de la smetana, apporte une rondeur appréciable, et l’aneth frais ajoute une note herbacée qui coupe la richesse de la saucisse.
Quelques idées d’accompagnements :
- Des pommes de terre vapeur beurrées et persillées, le choix le plus courant.
- Du sarrasin en grains grillés, pour une assiette plus rustique.
- Des pickles de concombre ou de betterave, dont l’acidité répond à la douceur du chou.
- Un verre de kéfir ou de compote de fruits secs, si vous aimez une boisson douce à table.
Pour un repas franco-ukrainien complet, associez la kapusta à un bortsch en entrée : notre recette authentique du bortsch et ses variantes régionales vous donne un menu cohérent, dans lequel le chou apparaît deux fois sans que les saveurs se répètent.
Conserver et réchauffer la kapusta
Le chou braisé est un de ces plats qui gagnent à attendre. Le bigos, rappelle Wikipédia, se conserve au réfrigérateur et ses qualités gustatives s’intensifient lorsqu’on le réchauffe ; sans prétendre que la kapusta est identique, la même logique s’applique : le lendemain, le chou a absorbé la graisse, la tomate et la saucisse, et le plat est plus homogène.
Pour conserver sans risque :
- Laissez refroidir la cocotte à température ambiante pas plus de deux heures, puis transvasez dans une boîte hermétique et placez au réfrigérateur.
- Consommez dans les trois jours qui suivent, surtout pour la version à la saucisse.
- Pour congeler, répartissez en portions dans des boîtes ou des sachets, en chassant l’air. Décongelez au réfrigérateur, jamais sur le plan de travail.
- Réchauffez toujours à cœur, jusqu’à ce que le plat soit bien chaud et frémissant, et ne le réchauffez qu’une seule fois : une portion déjà réchauffée ne se remet pas au réfrigérateur.
Pour préparer à l’avance, vous pouvez émincer le chou, l’oignon et la carotte la veille et les garder séparés, au frais, dans des boîtes fermées. Le jour même, la cuisson ne prend alors qu’une heure, dont la moitié sans surveillance.
Côté réchauffage, une poêle à feu doux avec une cuillère d’eau ou de bouillon redonne au chou sa tendreté ; au micro-ondes, couvrez le plat et mélangez à mi-parcours pour que la chaleur soit uniforme. Une pincée d’aneth frais ajoutée à la dernière minute ravive le goût.
Cette cuisine du quotidien a sa place parmi les grands classiques décrits dans notre sélection de plats traditionnels ukrainiens à cuisiner en France, où le chou voisine avec le bortsch, les varenyky et les galettes de pommes de terre.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre la kapusta tushkovana et le bigos ?
Le bigos polonais repose sur du chou fermenté et plusieurs viandes, avec un long mijotage ; la kapusta tushkovana ukrainienne part plus souvent de chou frais, accepte une seule viande ou aucune et cuit en moins d’une heure. Les deux se ressemblent, mais le premier est un ragoût de fête, la seconde un plat du quotidien.
Peut-on faire une kapusta tushkovana sans viande ?
Oui. Remplacez la saucisse par 250 à 300 g de champignons que vous faites dorer seuls avant d’ajouter l’oignon et la carotte, et utilisez un bouillon de légumes. Le reste de la recette ne change pas.
Faut-il utiliser de la choucroute ?
Non, la base est du chou blanc frais. La choucroute ukrainienne peut remplacer une partie du chou pour une version plus acidulée ; il faut alors la rincer, saler très peu et prolonger un peu la cuisson.
Combien de temps se conserve le plat ?
Au réfrigérateur, comptez jusqu’à trois jours dans une boîte hermétique. Vous pouvez aussi le congeler en portions. Réchauffez toujours à cœur, jusqu’à ce que le plat soit bien chaud, et une seule fois.
Pourquoi mon chou braisé est-il aqueux ?
Presque toujours parce qu’il a reçu trop de liquide, que la cocotte était trop petite ou que la fin de cuisson s’est faite à couvert. Mouillez avec 250 ml de bouillon seulement, travaillez dans une sauteuse large et terminez à découvert pendant dix minutes pour laisser le jus réduire.
