Nathalie Aubert, rédactrice en chef de FranceUkraine.fr, rencontre le Dr. Larysa Moreau dans son cabinet parisien du 11e arrondissement. Psychologue clinicienne d’origine ukrainienne, naturalisée française, elle accompagne depuis 15 ans des familles interculturelles franco-slaves — et plus particulièrement franco-ukrainiennes depuis 2022. Elle est l’une des rares professionnelles en France à travailler en français et en ukrainien avec ses patients.

Dr. Larysa Moreau, psychologue spécialisée en familles interculturelles
Dr. Larysa Moreau
Psychologue clinicienne — Familles interculturelles franco-slaves, Paris 11e

15 ans de pratique auprès de familles mixtes franco-ukrainiennes, franco-russes et franco-slaves. Née à Lviv, naturalisée française depuis 2011. Spécialisée en psychologie du bilinguisme, transmission identitaire et accompagnement des enfants en contexte migratoire. Conférencière à l'Université Paris-Sorbonne sur les dynamiques interculturelles.

Avant cette rencontre, consulter notre guide sur les différences de mentalité entre Français et Ukrainiens peut aider à contextualiser les enjeux culturels abordés ici.

Séance de consultation psychologue avec famille franco-ukrainienne

La langue : le premier défi des familles franco-ukrainiennes

Nathalie Aubert : Dr. Moreau, vous accompagnez des familles franco-ukrainiennes depuis plusieurs années. Quelle est selon vous la question la plus fréquente concernant leurs enfants ?
Dr. Larysa Moreau : Sans hésitation : la question de la langue. "Doit-on lui parler ukrainien à la maison ? Est-ce qu'il va se mélanger ? Est-ce que ça va ralentir son développement en français ?" Ces inquiétudes sont universelles et je les entends plusieurs fois par semaine dans mon cabinet.

La réponse est toujours la même : oui, parlez ukrainien, et commencez dès la naissance. La stratégie qui fonctionne le mieux, validée par des décennies de recherches en psycholinguistique, s’appelle “one-person-one-language” — une personne, une langue. La mère ukrainienne parle ukrainien avec l’enfant. Le père français parle français. Cette cohérence crée une organisation cognitive qui permet à l’enfant d’acquérir les deux langues naturellement, sans confusion durable.

Ce que les parents craignent le plus — le mélange des deux langues — est en réalité un phénomène normal appelé code-switching. Tous les enfants bilingues le font entre 2 et 4 ans. Ce n’est pas un signe de trouble du langage, c’est une preuve que leur cerveau travaille activement sur deux systèmes linguistiques en parallèle.

Le vrai risque, c’est l’inverse : des parents qui abandonnent l’ukrainien par souci de “ne pas compliquer les choses”. Ces enfants perdent non seulement une langue, mais aussi un accès direct à une partie de leur identité et de leur famille maternelle. J’ai accompagné des adolescents de 16 ans qui découvraient avec une sorte de deuil qu’ils ne pouvaient pas communiquer naturellement avec leur grand-mère restée à Lviv ou Odessa. Ce manque est douloureux et difficile à combler après coup.

Transmettre l’identité ukrainienne : rituels et pratiques qui fonctionnent

Nathalie Aubert : Au-delà de la langue, comment transmet-on une identité ukrainienne à un enfant qui grandit en France ?
Dr. Larysa Moreau : La transmission identitaire fonctionne par couches superposées. La langue est la première couche, la plus fondamentale. Mais il y en a d'autres, tout aussi importantes : la nourriture, les fêtes, les histoires, la musique, les liens avec les grands-parents.

Ce que j’observe dans les familles qui réussissent cette transmission, c’est qu’elles créent ce que j’appelle des “rituels d’ancrage” — des moments réguliers qui connectent l’enfant à la culture ukrainienne. Préparer le bortsch le dimanche avec la mère. Regarder ensemble des dessins animés ukrainiens sur YouTube. Appeler la babussia (grand-mère) chaque semaine. Décorer la maison avec des motifs brodés ukrainiens, des vyshyvanka.

Ces rituels ne sont pas anodins. Ils créent dans le psychisme de l’enfant un sentiment de continuité entre deux mondes — un pont identitaire qui lui permettra de naviguer sans anxiété entre ses deux cultures. Les familles qui ont le plus de difficultés sont souvent celles où la mère ukrainienne, sous pression d’assimilation, efface progressivement les marqueurs culturels pour “faciliter l’intégration” de l’enfant. C’est une erreur coûteuse.

Des études longitudinales sur les enfants de deuxième génération montrent que ceux qui ont maintenu un lien actif avec la culture d’origine développent une meilleure estime de soi et une plus grande flexibilité cognitive à l’adolescence. Pour aller plus loin, notre article sur la mentalité des femmes ukrainiennes selon une psychologue interculturelle explore les fondements culturels qui influencent ces choix familiaux.

Conflits de valeurs : quand l’éducation française et ukrainienne divergent

Nathalie Aubert : Quels conflits de valeurs éducatives voyez-vous le plus fréquemment entre les parents français et ukrainiens ?
Dr. Larysa Moreau : Il y a trois grands axes de tension que je rencontre régulièrement.

Le premier concerne l’autonomie de l’enfant. La culture éducative française valorise très tôt l’autonomie et l’expression individuelle. On encourage l’enfant à donner son avis, à négocier, à argumenter. La culture ukrainienne traditionnelle met davantage l’accent sur le respect de l’autorité parentale et familiale, sur la solidarité et sur l’obéissance. Ces deux visions créent des désaccords concrets : jusqu’à quel âge impose-t-on des règles sans discussion ? Doit-on laisser l’enfant choisir ses activités ou les lui imposer ?

Le deuxième concerne l’expression des émotions. Les pères français sont souvent surpris par la dimension émotionnelle très directe de leur partenaire ukrainienne dans l’éducation — une capacité à exprimer ouvertement l’inquiétude, la fierté, la déception avec l’enfant. Cela peut sembler “trop intense”. Mais cette expressivité est un atout : les recherches montrent qu’elle favorise le développement de l’intelligence émotionnelle.

Le troisième, plus difficile à aborder, concerne la pression scolaire. Les mères ukrainiennes ont souvent grandi dans un système éducatif où l’excellence académique était une obligation. Elles projettent parfois des attentes très élevées sur leurs enfants, ce qui peut créer des tensions avec un père français qui pense que “l’enfant doit aussi jouer et être heureux”. Trouver l’équilibre entre ambition et légèreté est l’un des sujets de travail les plus fréquents dans ma pratique.

La scolarité en France : accompagner la transition

Nathalie Aubert : Comment accompagne-t-on au mieux un enfant franco-ukrainien dans sa scolarité en France ?
Dr. Larysa Moreau : La première chose à faire est d'informer l'enseignant du contexte biculturel de l'enfant dès la rentrée. Pas pour créer des exceptions, mais pour que l'enseignant comprenne que certains comportements — plus de respect formel envers l'adulte, moins d'habitude de donner son avis en public — sont culturellement ancrés et non des signes de trouble.

La deuxième chose est de maintenir un environnement de lecture bilingue à la maison. Des livres en ukrainien et en français. Des histoires racontées dans les deux langues. Cela développe la conscience phonologique dans les deux systèmes et facilite l’apprentissage de la lecture en français.

La troisième, souvent négligée, est de ne pas sur-scolariser l’enfant en activités extrascolaires au détriment du jeu libre. Les enfants franco-ukrainiens jonglent déjà avec une charge cognitive supplémentaire liée au bilinguisme et à la navigation entre deux cultures. Leur laisser du temps libre n’est pas un luxe, c’est une nécessité psychologique.

Pour comprendre le parcours global des familles ukrainiennes en France, notre article sur la diaspora ukrainienne en France en 2026 offre un contexte démographique et social précieux.

La guerre en Ukraine : comment en parler aux enfants ?

Nathalie Aubert : Comment parle-t-on de la guerre en Ukraine à un enfant franco-ukrainien ?
Dr. Larysa Moreau : C'est la question qui me touche le plus profondément, parce qu'elle concerne directement ma propre expérience — j'ai des proches à Lviv.

La règle fondamentale est de ne jamais mentir et de calibrer l’information à l’âge de l’enfant.

Avec un enfant de 4 à 6 ans, on utilise des mots simples : “Il y a une guerre dans le pays de maman. C’est très triste. Nos amis et la famille là-bas traversent une période difficile.” On nomme les émotions : “C’est normal d’être inquiet pour mamie. Nous aussi on l’est. Et on peut lui écrire pour lui dire qu’on pense à elle.” L’objectif est de valider l’émotion sans projeter l’angoisse adulte.

Avec un enfant de 8 à 12 ans, on peut être plus factuel tout en évitant les images violentes. On peut parler de pourquoi le conflit a commencé, de façon adaptée. On peut lui donner des actions concrètes qui lui redonnent un sentiment d’agentivité : dessiner une carte pour des enfants ukrainiens via une association, participer à une collecte.

Ce qui ne fonctionne pas — et que je vois malheureusement souvent — c’est le silence. Quand les parents évitent le sujet, l’enfant comble le vide avec ses propres représentations, souvent bien plus terrifiantes que la réalité. La transparence adaptée à l’âge est toujours préférable au silence protecteur.

Le prénom de l’enfant : ukrainien, français ou les deux ?

Nathalie Aubert : Le choix du prénom est souvent une source de tension. Comment l'abordez-vous avec vos patients ?
Dr. Larysa Moreau : Le prénom est un enjeu symbolique puissant, bien au-delà du simple choix esthétique. Il dit quelque chose sur l'équilibre culturel que le couple veut donner à l'enfant, sur les priorités de chacun, sur la relation avec les deux familles élargies.

Ce que j’observe, c’est que les conflits sur le prénom sont souvent des conflits plus larges sur la place des deux cultures dans le foyer qui ne sont pas encore résolus. Le prénom devient le point de cristallisation.

Les couples qui s’en sortent le mieux adoptent l’une de ces stratégies : un prénom international qui sonne bien dans les deux langues (Yulia/Julia, Nadia, Lena, Ivan), un prénom ukrainien avec une version française existante (Oleksiy → Alexis, Kateryna → Catherine), ou deux prénoms — l’un français, l’un ukrainien — laissant à l’enfant le choix de s’identifier davantage à l’un ou à l’autre selon les contextes.

Ce que je déconseille fermement, c’est l’effacement complet d’une culture au profit de l’autre. Donner à un enfant de mère ukrainienne un prénom 100% français sans aucun écho ukrainien peut créer un malaise identitaire à l’adolescence, quand l’enfant commencera à questionner ses racines.

Pour les aspects juridiques et patrimoniaux de la famille franco-ukrainienne, l’entretien du notaire sur la protection du patrimoine dans les couples franco-ukrainiens offre une perspective complémentaire essentielle.

Crise identitaire à l’adolescence : ce que les parents doivent savoir

Nathalie Aubert : Que se passe-t-il à l'adolescence pour ces enfants franco-ukrainiens ?
Dr. Larysa Moreau : L'adolescence est universellement une période de construction identitaire. Pour les enfants biculturels, cette période peut prendre une intensité supplémentaire parce que la question "qui suis-je ?" est enrichie d'une dimension culturelle : "Suis-je français ? Ukrainien ? Les deux ? Ni l'un ni l'autre ?"

Ce que j’observe chez les adolescents franco-ukrainiens que j’accompagne, c’est généralement une phase de balancement. Vers 13-15 ans, beaucoup rejettent temporairement la culture ukrainienne pour s’identifier plus fortement au groupe de pairs français. Ce rejet est souvent douloureux pour la mère ukrainienne. Il est important de ne pas le vivre comme une trahison — c’est une étape développementale normale.

Vers 17-20 ans, la majorité de ces jeunes reviennent vers la culture ukrainienne avec une curiosité renouvelée et une fierté souvent très forte. Les événements comme la guerre en Ukraine ont d’ailleurs accéléré ce phénomène de fierté identitaire ukrainienne chez les jeunes de la diaspora.

Ce qui facilite le passage à travers ces turbulences, c’est d’avoir maintenu une connexion vivante avec la culture ukrainienne pendant l’enfance — la langue, les rituels, les liens familiaux. Ces ancrages restent présents comme des ressources latentes que le jeune peut mobiliser quand il est prêt.

Pour les familles qui souhaitent un accompagnement professionnel pendant ces phases, notre partenaire propose un accompagnement psychologique pour couples interculturels et familles mixtes adapté aux dynamiques franco-ukrainiennes.

Le rôle du père français dans la transmission culturelle ukrainienne

Nathalie Aubert : Quel rôle concret le père français peut-il jouer dans la transmission de la culture ukrainienne ?
Dr. Larysa Moreau : C'est une question que j'adore parce qu'elle inverse le regard habituel. La transmission culturelle ukrainienne n'est pas la responsabilité exclusive de la mère — c'est un projet familial qui fonctionne bien mieux quand le père s'en empare activement.

Concrètement, voici ce que je recommande aux pères français : apprendre quelques mots et phrases basiques en ukrainien — même 20 mots, ça compte. Montrer de la curiosité sincère et positive pour la culture ukrainienne devant l’enfant. Ne jamais dévaloriser ou minoriser les pratiques ukrainiennes. Participer activement aux fêtes ukrainiennes : préparer les pysanky (œufs de Pâques ukrainiens) ensemble, se faire le “goûteur enthousiaste” pour les plats ukrainiens.

Ce que le père transmet avec ce comportement, c’est quelque chose d’essentiel : la légitimité de la culture ukrainienne dans le foyer. Quand l’enfant voit son père — figure d’autorité française — valoriser la culture de sa mère, il intègre que ses deux identités ont une valeur égale. C’est peut-être la chose la plus importante qu’un père français puisse faire pour son enfant biculturel.

À l’inverse, un père qui se désintéresse systématiquement des aspects ukrainiens envoie un message destructeur : une de tes deux moitiés est moins valable que l’autre. Les conséquences sur l’estime de soi de l’enfant peuvent être durables.

Enfant apprenant l'alphabet ukrainien et français côte à côte

5 questions rapides — réponses directes de Dr. Moreau

Nathalie Aubert : Faut-il absolument inscrire l'enfant à des cours d'ukrainien en plus de l'école française ?
Dr. Larysa Moreau : Si la mère parle ukrainien quotidiennement à la maison, ce n'est pas indispensable. Si la langue ukrainienne est peu ou pas pratiquée à la maison, alors oui — les cours dans une association de la diaspora peuvent être très bénéfiques, surtout pour l'écriture et la lecture.
Nathalie Aubert : Comment expliquer la guerre à un enfant de 6 ans ?
Dr. Larysa Moreau : "Il y a une dispute très grave entre le pays de maman et son voisin. Certaines personnes sont blessées. On pense très fort à mamie et aux amis de maman. Tu peux lui dessiner quelque chose ?" Nommer l'émotion, donner une action concrète, rester factuel sans détail violent.
Nathalie Aubert : Noël le 25 décembre ou le 7 janvier ?
Dr. Larysa Moreau : Les deux. C'est un privilège, pas un conflit. Les enfants adorent ça — deux Noëls, deux ensembles de traditions, deux sources de magie familiale.
Nathalie Aubert : L'enfant doit-il connaître l'histoire de l'Ukraine ?
Dr. Larysa Moreau : Oui, adapté à son âge. L'ignorance de son histoire parentale est une forme d'amputation identitaire. On peut parler de Kyiv, de Lviv, de la beauté de l'Ukraine, de son histoire longue et complexe — sans dramatisation mais sans effacement.
Nathalie Aubert : Un dernier conseil pour les couples franco-ukrainiens qui attendent un enfant ?
Dr. Larysa Moreau : Parlez de culture avant même la naissance. Discutez de vos valeurs éducatives respectives, de vos rituels familiaux, de la place que vous souhaitez donner aux deux langues. Ces conversations préventives évitent 80% des conflits que je vois en consultation. Et si vous sentez que vous avez besoin d'un espace pour explorer ces questions en couple, consultez sans attendre — c'est toujours plus facile de construire des ponts avant qu'ils ne soient nécessaires.