L’hiver 2025-2026 a été le plus difficile pour l’Ukraine depuis le début de l’invasion à grande échelle. Des vagues de froid descendant jusqu’à -30 °C dans certaines régions, une campagne de frappes incessante contre les infrastructures énergétiques depuis octobre 2025, des coupures de chauffage et de courant touchant des centaines de milliers de personnes : le réseau électrique ukrainien a perdu plus de la moitié de sa capacité de production disponible, et des habitants de Kyiv ont temporairement quitté la capitale. Pourtant, les chauffages ont fonctionné dans la plupart des villes, les stocks de gaz ont tenu, et les générateurs — de l’Union européenne aux balcons d’immeubles — sont devenus le symbole d’un pays qui refuse de geler. Voici le bilan chiffré et la vie quotidienne, vérifiés au fil de la saison.
L’hiver 2025-2026 : la pire crise énergétique depuis 2022
Trois éléments ont convergé pour faire de cet hiver un point bas. Le premier est météorologique : la saison a été rude, avec des températures tombées jusqu’à -30 °C dans certaines régions, bien plus difficiles que l’hiver exceptionnellement doux de 2024-2025. Le deuxième est militaire : depuis octobre 2025, la Russie a mené une campagne incessante de frappes aériennes contre la production et le transport d’énergie. Le troisième est cumulatif : quatre ans de bombardements ont réduit les marges de manœuvre du système au strict minimum.
L’intensité des attaques a atteint un sommet en février 2026 : 288 missiles lancés sur le pays en un seul mois, soit une hausse d’environ 113 % par rapport aux 135 de janvier — le niveau mensuel le plus élevé depuis que l’armée de l’air ukrainienne publie ses comptes rendus début 2023, selon une compilation de l’AFP. Résultat : des coupures de chauffage et de courant tournantes dans la capitale et plusieurs grandes villes, que la presse internationale a qualifiées de pire crise énergétique du pays depuis 2022.
Le froid est devenu une arme, au sens littéral du terme. Des porte-parole occidentaux ont accusé Moscou d’utiliser « le froid comme arme », et le HCDH a qualifié 2025 d’année la plus meurtrière pour les civils depuis le début de l’invasion. L’école en a payé le prix : sur six semaines d’hiver, 16,5 jours de cours ont été perdus, presque deux fois plus qu’en 2025, selon le groupe sectoriel de l’éducation piloté par l’UNICEF et Save the Children — classes non chauffées, établissements fermés, cours déplacés en ligne quand le réseau le permet.
Combien de capacité perdue ? Le bilan chiffré du réseau
Les chiffres disponibles dessinent un système électrique passé au bord du gouffre puis stabilisé de justesse. Depuis octobre 2025, les frappes ont endommagé plus de 9 gigawatts de capacité thermique, hydroélectrique et de cogénération — plus de la moitié des environ 17,6 GW de capacité de génération dont disposait le pays, selon l’analyse du CEPA publiée en août 2026.
| Indicateur | Valeur | Source et date |
|---|---|---|
| Capacité de génération endommagée depuis octobre 2025 | plus de 9 GW | CEPA, août 2026 |
| Capacité totale de génération avant les frappes | environ 17,6 GW | CEPA, août 2026 |
| Missiles lancés en février 2026 | 288 (+113 % vs janvier) | Compilation AFP des données de l’armée de l’air ukrainienne |
| Pointe de demande hivernale 2023-2024 | 18 GW | AIE, évaluation pré-hivernale 2025 |
| Pointe de demande hivernale 2024-2025 | 16,5 GW | AIE |
| Frappes sur les actifs de Naftogaz en 2025 | 229 (plus que les trois années précédentes réunies) | Direction de Naftogaz, juin 2026 |
| Aide de l’UE à la sécurité énergétique depuis 2022 | 3 milliards d’euros | Commission européenne, 2026 |
| Générateurs de secours déployés par l’UE en janvier 2026 | 447 (3,7 millions d’euros) | Commission européenne |
| Jours de cours perdus en six semaines d’hiver | 16,5 | UNICEF / Save the Children, février 2026 |
Deux amortisseurs ont évité l’effondrement. D’une part, les importations d’électricité depuis l’Union européenne, qui couvrent une part de la pointe de demande — l’Ukraine achète de l’énergie à ses voisins quand son réseau manque. D’autre part, la baisse structurelle de la demande : une partie de la population a quitté les zones les plus touchées, et les habitants ont appris à consommer autrement. L’Agence internationale de l’énergie notait déjà une demande de pointe en baisse entre 2023-2024 et 2024-2025, non pas parce que le pays allait mieux, mais parce qu’il s’est adapté.
Le chauffage urbain, colonne vertébrale des villes ukrainiennes
Pour comprendre l’hiver ukrainien, il faut comprendre le chauffage urbain. L’essentiel des villes ukrainiennes est raccordé à des réseaux de chaleur hérités de l’époque soviétique : de grandes centrales de cogénération (thermiques ou nucléaires) produisent de l’électricité et de la chaleur simultanément, envoyée par des canalisations souterraines vers des ensembles résidentiels entiers. Dans un immeuble typique de Kyiv, Lviv ou Kharkiv, il n’y a pas de chaudière individuelle : des radiateurs alimentés en eau chaude arrivent en circuit dans chaque logement, tarifés de façon réglementée et historiquement très subventionnés.
C’est ce système qui fait la vulnérabilité — et la résilience — ukrainienne. Vulnérabilité : quand une centrale de cogénération ou un nœud de réseau est touché, des dizaines de milliers de logements perdent chauffage et eau chaude d’un coup, sans solution individuelle possible. Résilience : quand le système tient, il chauffe tout le monde à peu de frais, y compris les ménages les plus modestes. C’est aussi pourquoi les frappes ciblent prioritairement les centrales thermiques : elles touchent l’électricité et le chauffage avec la même bombe.
Pour les familles, la saison de chauffe suit un calendrier connu : mise en route des réseaux à l’automne, tarifs énergétiques figés par la réglementation, factures qui pèsent mais restent bien inférieures à ce qu’un système individuel coûterait en Europe occidentale. Le contexte actuel a ajouté une variable : les coupures de courant frappent les circulateurs des immeubles autant que les foyers, et beaucoup de copropriétés ont investi dans de petits groupes électrogènes pour garder la chaleur pendant les délestages. Notre dossier sur le coût de la vie et du logement en Ukraine donne le cadre de base des dépenses d’un ménage ukrainien.
Coupures tournantes, générateurs et points d’invincibilité : le quotidien
La vie sous délestage a produit son organisation propre, apprise en quatre hivers de guerre. Dans les villes, les coupures tournantes (дефіцитні графіки) répartissent les délestages par quartiers selon des plannings publiés : quelques heures avec, quelques heures sans, dans un roulement que chacun a appris à anticiper.
Le kit de survie hivernale d’un ménage ukrainien urbain comprend désormais, presque partout :
- Une batterie de secours (power station) rechargeant téléphones, lampes et routeur pendant les heures de courant.
- Des bougies, lanternes LED et lampes frontales, empilées près de la porte.
- Un générateur pour les immeubles et les commerces qui peuvent se l’offrir — c’est devenu un équipement de copropriété comme une chaudière.
- De l’eau stockée et des vivres qui se conservent, car les coupures d’électricité entraînent souvent des pannes d’eau et de gaz.
- Un plan B chauffage : couvertures épaisses, vêtements en couches, et parfois un poêle d’appoint pour les zones où le réseau de chaleur est endommagé.
Depuis l’hiver 2022-2023, l’État ukrainien et les municipalités tiennent aussi des « points d’invincibilité » : des espaces chauffés et éclairés — écoles, bibliothèques, stations de métro, centres commerciaux — où chacun peut se réchauffer, recharger ses appareils, boire un thé chaud et, pour les enfants, suivre des activités quand les écoles sont fermées. Ils ont fonctionné à plein pendant les pires semaines de février 2026.
Le coût humain de cette organisation se mesure aussi dans les départs. Le HCR rapporte que le manque d’électricité, d’eau et de chauffage est apparu, dès septembre 2025, parmi les premières raisons invoquées pour quitter le pays — un glissement inquiétant pour la suite, que détaille notre dossier sur les réfugiées ukrainiennes en France : chiffres, intégration et associations d’aide.
Le gaz : Naftogaz sous les bombes
Derrière l’électricité, le gaz est le deuxième front de l’hiver. Naftogaz, le géant public, a subi 229 frappes sur ses actifs rien qu’en 2025 — plus que sur les trois années précédentes réunies — et plus de 170 attaques supplémentaires ont été recensées dès juin 2026, selon son directeur général Sergii Koretskyi. La production nationale a diminué, et l’Ukraine compense par les importations : du gaz acheminé depuis la Pologne, la Hongrie et la Slovaquie, et des volumes contractés de GNL américain livrés via les terminaux polonais et lituaniens pour la saison 2025-2026.
Le nerf de la guerre, ce sont les stocks souterrains, parmi les plus importants d’Europe : l’Ukraine en avait environ 13,2 milliards de mètres cubes remplis avant le démarrage de la saison de chauffe d’octobre 2025, et vise 14,6 milliards de mètres cubes pour l’hiver 2026-2027, a indiqué le ministre de l’Énergie Denys Shmyhal — des volumes qui exigent à la fois des achats massifs à l’étranger et des installations de compression intactes, deux conditions fragilisées par les frappes. Le Centre Razumkov, think-tank de Kyiv, résume la stratégie : passer l’hiver est devenu « la tâche-clé de chaque saison », pensée d’un hiver à l’autre, sans marges stratégiques long terme.
L’aide internationale et la solidarité : du générateur au financement
L’hiver ukrainien est aussi une histoire de solidarité extérieure. L’Union européenne a consacré 3 milliards d’euros à la sécurité énergétique de l’Ukraine depuis 2022, dont 977 millions pour des achats de gaz d’urgence destinés à l’hiver 2025-2026 ; en janvier 2026, la Commission a déployé 447 générateurs de secours d’une valeur de 3,7 millions d’euros depuis les réserves stratégiques de l’UE. Des ONG comme Electriciens sans frontières interviennent sur la production et la distribution d’électricité, avec le soutien de financeurs publics français.
Ces flux passent aussi par la diaspora et les réseaux associatifs, en France comme ailleurs : collectes de générateurs, financement de fenêtres et d’isolation pour les écoles, parrainage de familles. Notre dossier sur la diaspora ukrainienne en France et la solidarité organisée recense ces maillages. Pour comprendre concrètement l’importance des générateurs, des chauffages d’appoint et de l’aide humanitaire de chauffage pendant les mois les plus durs, le reportage de nos partenaires de helptoukraine.pt sur les générateurs, le chauffage et l’aide humanitaire de l’hiver ukrainien complète ce panorama par le terrain.
Et pour les couples et familles franco-ukrainiennes ?
L’hiver ukrainien traverse la frontière de plusieurs façons. Pour les couples à distance, les coupures redessinent les habitudes : les appels vidéo se calent sur les plages de courant, les messages s’empilent pendant les heures noires, et l’inquiétude monte quand une ville du foyer subit une frappe sur son réseau — Kharkiv, Kyiv ou Odessa un soir de grand froid. Pour les familles établies en France, c’est souvent la mère, la sœur ou la grand-mère restée en Ukraine qui occupe les pensées de décembre à mars, et les transferts d’argent ou les colis (chauffages d’appoint, batteries, duvets) font partie du soutien familial.
C’est aussi la saison où l’envie de faire venir un proche en France se fait le plus pressante — démarches qui passent par les statuts de protection et les procédures de regroupement familial. Enfin, beaucoup de familles franco-ukrainiennes en France s’engagent dans les collectes de fin d’année : générateurs, lampes, matériel scolaire hivernal pour les écoles ukrainiennes. Le portrait de la communauté des femmes ukrainiennes en France montre à quel point ces solidarités féminines sont le moteur invisible de l’aide de proximité.
FAQ — Hiver, chauffage et électricité en Ukraine
L’électricité et le chauffage fonctionnent-ils normalement en Ukraine en 2026 ?
Non, pas de façon continue. Depuis octobre 2025, les frappes sur les infrastructures énergétiques imposent des coupures tournantes dans la plupart des grandes villes, avec des pics de délestage pendant les vagues de froid. Les réseaux tiennent globalement, mais la vie quotidienne s’organise autour des plannings de coupure.
Pourquoi le chauffage est-il touché par les frappes sur l’électricité ?
Parce que les villes ukrainiennes dépendent du chauffage urbain : de grosses centrales de cogénération produisent l’électricité et la chaleur en même temps. Quand une centrale ou un nœud de réseau est endommagé, les logements raccordés perdent chauffage et eau chaude en même temps que le courant.
Qu’est-ce qu’un point d’invincibilité ?
Un espace public chauffé et éclairé — école, bibliothèque, station de métro, centre commercial — ouvert pendant les coupures pour permettre aux habitants de se réchauffer, recharger leurs appareils et, pour les enfants, participer à des activités. Le dispositif fonctionne depuis l’hiver 2022-2023 et a été largement utilisé en février 2026.
L’Ukraine a-t-elle assez de gaz pour l’hiver ?
Les stocks s’approvisionnent au fil de l’année et restent vulnérables : environ 13,2 milliards de mètres cubes étaient stockés avant la saison 2025-2026, avec un objectif de 14,6 milliards pour 2026-2027. La production nationale, frappée à répétition (229 attaques sur les actifs de Naftogaz en 2025), est complétée par des importations massives d’Europe et de GNL.
Comment aider concrètement depuis la France ?
Trois voies éprouvées : soutenir les ONG spécialisées (dont celles qui fournissent générateurs et matériel de chauffage), passer par les associations de la diaspora ukrainienne qui financent des projets ciblés comme l’isolation des écoles, ou parrainer une famille via les dispositifs d’accueil existants. Les collectes de matériel hivernal organisées en fin d’année sont l’usage le plus direct.
Sources principales : compilation AFP des données de l’armée de l’air ukrainienne (mars 2026) ; CEPA, « Ukraine: Preparing for the Ballistic Storm » (août 2026) ; Agence internationale de l’énergie, évaluation pré-hivernale 2025 ; Commission européenne, page sécurité énergétique de l’Ukraine (2026) ; déclarations de Naftogaz et du ministre ukrainien de l’Énergie Denys Shmyhal reprises par la presse financière (juin 2026) ; UNICEF / Save the Children via ONU Info (février 2026) ; Amnesty International (février 2026) ; Centre Razumkov ; UNHCR, plan hivernal Ukraine 2026-2027 — consultés en septembre 2026.
