C’est un matin de mai 2026, par visioconférence depuis son appartement du 3e arrondissement de Lyon, qu’Olena Kovalenko accepte de nous raconter quatre ans de vie française. À 34 ans, cette graphiste freelance originaire de Kharkiv parle le français avec un léger accent chantant qui donne du relief à chaque phrase. Elle choisit ses mots avec soin, sourit facilement, et n’hésite pas à corriger d’elle-même quand elle cherche l’expression juste. Quatre ans en France ont visiblement forgé quelque chose de solide.

Olena est arrivée à Lyon en mars 2022, quelques jours après le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. Elle faisait partie des premières vagues d’exilées à traverser l’Europe, valise à la main et téléphone plein de contacts d’associations. Aujourd’hui, elle vit en couple avec Thibaut, 37 ans, ingénieur lyonnais qu’elle a rencontré dix-huit mois après son arrivée. Leur relation, construite sur la curiosité mutuelle et une forme d’honnêteté désarmante, est devenue le fil conducteur de cette interview.

Elle nous a accordé près de deux heures. Ce qui suit est le récit fidèle — et humain — d’une intégration réussie, avec ses doutes, ses victoires et ses zones d’ombre encore ouvertes.

Olena Kovalenko dans son appartement lyonnais

Son arrivée en urgence en France en mars 2022

Nathalie Aubert : Olena, comment s'est passée votre départ de Kharkiv ? Vous étiez préparée à quitter l'Ukraine, ou c'est arrivé très brutalement ?
Olena Kovalenko : Brutalement, c'est le mot juste. Le 24 février 2022, j'ai été réveillée à 5h du matin par des explosions. Je vivais dans le quartier de Saltivka, au nord de Kharkiv — c'est l'un des quartiers qui a été le plus bombardé dès les premiers jours. J'ai pris mon ordinateur portable, quelques vêtements, mon passeport et mon chat. Je suis d'abord allée chez ma mère qui habitait dans le centre, puis on a décidé ensemble que je devais partir vers l'ouest. Ma mère ne voulait pas quitter l'Ukraine — elle avait 62 ans et disait que c'était son pays. Ce déchirement-là, je ne l'oublierai jamais.

J’ai pris un train bondé jusqu’à Lviv, puis un bus vers la Pologne. À la frontière polonaise, j’ai attendu 18 heures debout avec des centaines d’autres femmes et enfants. Les gens étaient épuisés mais il régnait une sorte de solidarité silencieuse. De Varsovie, j’ai contacté une amie d’amie installée à Lyon qui m’a proposé un canapé pour quelques semaines. Ces quelques semaines ont duré quatre ans.

Les premières démarches administratives à Lyon ont été à la fois compliquées et étonnamment rapides. La France a activé le statut de protection temporaire pour les Ukrainiens en quelques jours. J’ai eu mon autorisation provisoire de séjour assez rapidement, ce qui m’a permis de commencer à travailler légalement. L’association Ukraine Lyon m’a accompagnée pour les démarches à la préfecture — sans eux, je n’aurais pas su comment m’y prendre. Mon niveau de français à l’époque était de zéro absolu. Je me débrouillais en anglais, mais les formulaires administratifs français, c’est une autre histoire.

Le premier logement a été le plus difficile. Après le canapé de mon amie d’amie, j’ai passé deux mois dans un hébergement d’urgence mis à disposition par la mairie, avec d’autres femmes ukrainiennes. Ensuite j’ai trouvé une chambre de 18 mètres carrés dans le 6e arrondissement via le réseau de l’association. C’était minuscule, mais c’était à moi. Le soir où j’ai fermé cette porte pour la première fois, j’ai pleuré — de soulagement et de tristesse mélangés.

Premier choc culturel : ce que personne ne lui avait dit sur la France

Nathalie Aubert : Quand on arrive d'Ukraine en France, qu'est-ce qui surprend le plus ? Il y a des idées reçues sur la France qui ne correspondent pas à la réalité ?
Olena Kovalenko : La première surprise, et personne ne m'avait préparée à ça, c'est à quel point les Français sont difficiles à approcher socialement. En Ukraine, quand vous rencontrez quelqu'un deux ou trois fois, vous pouvez déjà l'appeler "ami" et vous inviter chez vous. Ici, j'ai mis presque un an à comprendre que les Français distinguent très clairement les "connaissances" et les "amis". Des collègues avec qui je travaillais depuis six mois me disaient "on se fait une bière un jour" et ce jour n'arrivait jamais. En Ukraine, cette phrase signifie qu'on va vraiment aller prendre une bière dans les trois jours. En France, c'est une formule de politesse.

Le deuxième choc, c’est la relation au temps. Les Français sont très stricts sur certaines choses — on ne dérange pas quelqu’un le soir après 21h, on ne se pointe pas en avance chez quelqu’un, on attend son tour dans les files. Mais en même temps, les délais administratifs peuvent être élastiques d’une façon qui m’a complètement déroutée. En Ukraine, soit c’est fait immédiatement, soit ça ne sera jamais fait. En France, tout prend du temps mais finit par se faire — parfois.

La troisième surprise, et ça m’a pris longtemps à comprendre, c’est que se plaindre est une forme d’interaction sociale normale ici. En Ukraine, se plaindre en public c’est presque honteux — on garde les difficultés pour soi ou pour la famille proche. En France, j’ai réalisé que râler ensemble sur les transports, la pluie ou la politique, c’est une façon de créer du lien. Une fois que j’ai compris ça, les conversations avec les Français ont été beaucoup plus naturelles.

Ce qui m’a aussi surprise positivement, c’est la gastronomie. Pas seulement les restaurants, mais la façon dont les Français parlent de la nourriture avec passion et connaissance. Un Lyonnais peut vous expliquer pendant vingt minutes la différence entre deux fromages. Cette attention au plaisir de manger, je l’ai trouvée belle — même si au début ça me semblait un peu excessif.

Trouver du travail comme graphiste en France : son parcours

Nathalie Aubert : Vous étiez graphiste en Ukraine. Comment s'est passée la transition professionnelle en France ? Vos compétences ont été reconnues facilement ?
Olena Kovalenko : Professionnellement, j'ai eu de la chance parce que le design graphique est un domaine où le portfolio parle davantage que les diplômes. Personne ne m'a demandé si mon diplôme ukrainien était équivalent à un diplôme français — les clients regardaient mon travail et décidaient. Mais la barrière linguistique au début a été réelle. Mes premiers devis, je les rédigeais d'abord en ukrainien, puis je les traduisais avec des outils en ligne, puis je les faisais relire par des bénévoles de l'association. C'était long et stressant.

La première vraie mission freelance, je l’ai obtenue six semaines après mon arrivée, via une plateforme internationale. C’était pour une startup bordelaise — identité visuelle pour une application mobile. Tout s’est fait en anglais par écrit, et ça m’a donné confiance. Progressivement, en apprenant le français, j’ai commencé à démarcher des clients directement en France. L’atout que j’avais sur les graphistes français, c’est que mon style venait d’une école visuelle différente — influences slaves, typographie d’Europe centrale — et ça plaisait à certains clients qui cherchaient quelque chose de moins attendu.

La différence majeure avec le marché ukrainien, c’est le rapport aux délais de paiement. En Ukraine, un client payait en général dans les 10 jours. En France, les 45 ou 60 jours de délai de paiement sont complètement normaux, et certains clients paient à 90 jours. Les premiers mois, j’ai failli me retrouver sans trésorerie alors que j’avais du travail — juste parce que les paiements n’arrivaient pas quand je le prévoyais. J’ai appris à travailler avec des acomptes systématiques, ce qui est tout à fait accepté ici.

Aujourd’hui, en 2026, je travaille principalement pour trois clients réguliers — une agence de communication lyonnaise, une entreprise de cosmétiques naturels et une association culturelle. Je complète avec des missions ponctuelles. Mon chiffre d’affaires est stable et me permet de vivre convenablement à Lyon. Ce n’est pas le parcours linéaire que j’avais imaginé, mais c’est le mien.

Son couple franco-ukrainien : comment ils se sont rencontrés

Nathalie Aubert : Thibaut et vous — comment vous êtes-vous rencontrés ? Est-ce que c'était une rencontre en ligne ou plus traditionnelle ?
Olena Kovalenko : Ni en ligne, ni vraiment traditionnelle — plutôt culturelle. En novembre 2023, j'avais été invitée à exposer quelques travaux lors d'une soirée organisée par une association franco-ukrainienne dans une galerie du Vieux Lyon. C'était une exposition sur la mémoire et l'identité ukrainienne, avec des artistes de la diaspora. Thibaut était venu avec un ami qui travaillait dans la même association. Il s'est arrêté longtemps devant une de mes illustrations — une série sur les façades de Kharkiv avant la guerre — et m'a posé des questions très précises, très curieuses, pas du tout superficielles.

Ce qui m’a frappé immédiatement, c’est qu’il ne me regardait pas comme une “réfugiée de guerre qu’on aide”. Il regardait mon travail comme celui d’une artiste. Cette distinction a été fondamentale pour moi. Beaucoup de Français que j’avais rencontrés avant lui portaient un regard plein de compassion que je trouvais parfois difficile à supporter — je n’avais pas quitté l’Ukraine pour être définie par mon statut de victime. Thibaut, lui, était curieux de qui j’étais professionnellement et personnellement.

On a parlé pendant deux heures cette soir-là. Il m’a proposé de continuer la conversation autour d’un verre la semaine suivante. J’ai dit oui sans hésiter, ce qui n’est pas mon tempérament habituel. Les premières semaines ont été lentes et attentionnées — il ne me brusquait pas, respectait mes silences quand je pensais à l’Ukraine, à ma mère. Ce rythme-là, cette douceur sans condescendance, c’est ce qui m’a permis de m’ouvrir progressivement.

Pour ce qui est des enjeux culturels des couples franco-ukrainiens vus par une médiatrice, je pense que chaque couple est différent. Mais l’enjeu central, selon moi, c’est de ne pas s’enfermer dans les rôles que la société projette sur vous — lui le “sauveur bienveillant”, elle “l’étrangère fragile”. Thibaut et moi avons travaillé consciemment pour éviter cette dynamique.

Les différences de mentalité dans leur vie de couple

Nathalie Aubert : Quelles sont les différences culturelles qui ont créé le plus de friction dans votre quotidien à deux ?
Olena Kovalenko : La question de la famille est la plus centrale. En Ukraine, la famille élargie est présente dans toutes les décisions importantes de la vie — on consulte les parents, les grands-parents, les oncles et tantes. Une décision majeure comme changer de ville, de travail ou de logement se discute en famille. Thibaut, lui, prend ses décisions de façon très autonome. Quand on a décidé de vivre ensemble, il a informé ses parents après avoir pris la décision. Pour moi, c'était presque choquant — pas parce que c'est mal, mais parce que c'est tellement différent de ce que j'avais connu.

L’expression des émotions est un autre point de friction que nous avons dû apprendre à naviguer. Les femmes ukrainiennes — du moins dans ma génération, dans mon milieu — expriment leurs émotions de façon directe et intense. Si je suis blessée par quelque chose, je le dis immédiatement, avec de l’émotion. Thibaut vient d’une culture où les émotions se gèrent d’abord en interne avant d’être exprimées. Les premières mois, quand j’étais triste ou en colère, son calme me semblait de l’indifférence. Et mon intensité lui semblait alarmante. On a dû s’expliquer longuement pour comprendre que c’était deux styles émotionnels, pas deux niveaux d’engagement dans la relation.

La vision du couple lui-même est aussi différente. En Ukraine, le couple est souvent perçu comme une unité fusionnelle — on partage tout, on fait tout ensemble, on pense “nous” en permanence. Thibaut valorise l’autonomie dans le couple — ses soirées entre amis, ses week-ends à lui, ses projets personnels. Au début, j’interprétais ça comme un manque d’intérêt pour moi. Il a fallu qu’il m’explique que pour lui, avoir de l’espace était une façon de rester un individu équilibré et donc un meilleur partenaire. Cette vision-là, je l’ai intégrée progressivement et je la trouve aujourd’hui saine.

Pour en savoir plus sur ce sujet, vous pouvez lire notre article sur les différences de mentalité femme ukrainienne France, qui explore ces questions avec plusieurs témoignages.

Couple franco-ukrainien en terrasse de café

La langue française : son chemin de A2 à B2

Nathalie Aubert : Apprendre le français depuis zéro, c'est un défi énorme. Comment vous l'avez fait concrètement ? Vous avez pris des cours ?
Olena Kovalenko : J'ai combiné plusieurs approches parce que j'apprenais assez vite que les cours seuls ne suffisaient pas. Au début, j'ai suivi des cours de français langue étrangère proposés par la Ville de Lyon, gratuitement pour les réfugiées ukrainiennes. Deux heures par semaine, avec une professeure patiente qui connaissait bien les problématiques des locuteurs slaves. L'ukrainien et le français sont si éloignés grammaticalement que les pièges sont partout — les articles définis et indéfinis, les genres, la conjugaison avec ses temps multiples.

En parallèle, j’utilisais Duolingo chaque matin pendant 15 à 20 minutes — pas pour apprendre la grammaire, mais pour maintenir une habitude quotidienne et enrichir le vocabulaire de base. Duolingo a ses limites, mais comme routine de réveil, c’est efficace. Le vrai progrès oral, je l’ai fait en regardant des séries françaises avec les sous-titres en français d’abord, puis sans sous-titres. “Dix pour cent” a été ma série d’apprentissage — les dialogues sont naturels et la richesse lexicale est élevée.

Le tournant a été la relation avec Thibaut. Quand nous avons commencé à passer du temps ensemble, j’ai insisté pour qu’on parle uniquement en français, même quand il pouvait basculer en anglais — son anglais est bon. Il a accepté et a joué le jeu avec beaucoup de patience. Il corrigeait mes erreurs discrètement, en répétant la phrase correcte sans pointer l’erreur directement. Cette méthode m’a aidée à progresser sans me sentir jugée.

L’anecdote qui me revient souvent : environ un an après mon arrivée, je cherchais l’expression “perdre la tête” et j’ai dit “perdre ma cervelle”. Thibaut a failli s’étouffer de rire, puis m’a expliqué la différence avec beaucoup de gentillesse. Ces moments-là, embarrassants sur le coup, sont devenus des repères affectifs dans notre relation. Aujourd’hui, je suis entre B2 et C1. Je pense et rêve parfois en français. C’est un signe que la langue s’est installée quelque part en profondeur.

Ce qui lui manque de Kharkiv, ce qu’elle aime en France

Nathalie Aubert : Quatre ans après, est-ce qu'il y a des choses de Kharkiv qui vous manquent vraiment ? Et comment vous vivez le fait que votre ville est en guerre ?
Olena Kovalenko : Ce qui me manque le plus, c'est la densité humaine de Kharkiv. C'était une ville d'1,5 million d'habitants avant la guerre — une métropole universitaire, jeune, créative, avec une énergie particulière. Les parcs le week-end, les cafés qui restaient ouverts jusqu'à 3h du matin, la spontanéité des sorties. Lyon est une belle ville, mais elle se couche tôt et garde ses distances. Cette énergie nocturne que j'aimais à Kharkiv, je ne la retrouve pas ici au même degré.

Ce qui me manque émotionnellement, c’est ma mère. Elle est restée là-bas, dans la ville encore en partie sous les bombardements. On se parle chaque jour par vidéo, mais voir sa maison, voir le voisinage de mon enfance dégradé sur les images que les gens partagent sur les réseaux sociaux — c’est une douleur permanente, sourde, qu’on apprend à porter mais qu’on ne guérit jamais vraiment. Lors des grandes offensives russes sur Kharkiv en mai 2024, j’ai passé deux semaines à regarder mon téléphone en permanence, incapable de travailler correctement, incapable de dormir.

Ce que j’aime en France, c’est la stabilité. Ici, je peux faire des projets sur six mois. Je sais que demain la ville sera encore là. Ce luxe de la stabilité, je ne l’avais jamais vraiment mesuré avant de le perdre en Ukraine et de le retrouver en France. J’aime aussi la nature accessible depuis Lyon — les Alpes à deux heures, la Provence à trois heures, le Vercors à une heure. Thibaut m’a initiée à la randonnée et j’ai découvert que les paysages montagnards me procurent un apaisement que je n’avais pas anticipé.

Pour replacer mon expérience dans le contexte plus large, les réfugiées ukrainiennes en France, leurs chiffres et leur intégration montrent que mon parcours est à la fois typique et atypique — l’intégration professionnelle rapide par le freelance est moins commune, mais le maintien d’un lien intense avec le pays d’origine est presque universel.

2026 : rester à Lyon ou envisager autre chose ?

Nathalie Aubert : On est en 2026. Qu'est-ce que vous voyez pour vous dans les prochaines années ? La France à long terme, un possible retour en Ukraine, autre chose ?
Olena Kovalenko : C'est la question que je me pose moi-même régulièrement, et je n'ai pas de réponse nette. En 2026, la situation en Ukraine est toujours active, même si les fronts ont évolué. Rentrer à Kharkiv dans des conditions sûres n'est pas réaliste à court terme. Même si la guerre se terminait demain, la reconstruction de la ville prendrait des années, et l'économie mettra du temps à se stabiliser.

En France, j’ai construit quelque chose de réel : une activité professionnelle stable, un réseau, une relation sérieuse. Thibaut et moi avons des discussions ouvertes sur le futur. Il serait prêt à considérer un séjour en Ukraine si la situation le permettait — il est curieux de ce pays, de cette culture. Et moi, je me vois rester à Lyon encore plusieurs années au moins.

Ce qui est certain, c’est que je ne suis plus “la réfugiée ukrainienne” dans ma tête. Je suis Olena Kovalenko, graphiste, qui vit à Lyon et qui est ukrainienne — dans cet ordre. Mon identité ukrainienne est plus forte qu’avant la guerre, paradoxalement. En étant loin de l’Ukraine, j’ai réalisé à quel point cette culture, cette langue, cette mémoire collective m’appartiennent et me constituent.

Je souhaiterais que les gens lisent davantage sur le portrait sociologique des femmes ukrainiennes en France pour comprendre que nous ne sommes pas un groupe homogène. Nous avons des formations, des projets, des personnalités différentes. Ce que nous partageons, c’est une résilience forcée et une capacité à reconstruire rapidement — parce qu’on n’avait pas le choix. Cette force-là, je l’emmènerai avec moi où que j’aille.

7 questions rapides : vrai ou faux selon Olena

Pour terminer cette interview, nous avons soumis Olena à un exercice de vérité courte — sept questions rapides pour voir la France et l’Ukraine à travers ses yeux avec humour et franchise.

Q : La baguette française vs le pain noir ukrainien : lequel gagne ? Olena : La baguette fraîche du matin, tiède, c’est une expérience spirituelle. Mais pour le pain noir ukrainien avec du beurre et du sel, j’enverrais ma baguette se coucher sans dîner. Ils jouent dans deux catégories différentes — comme comparer un sprint et un marathon.

Q : Le pire truc du quotidien en France ? Olena : Les files d’attente pour les administrations. Et le fait que tout soit fermé le dimanche. Je viens d’une ville où les supermarchés étaient ouverts 24h/24, 7j/7. Le dimanche français m’a causé plusieurs crises existentielles les premiers mois.

Q : Ce qui vous manque le plus de Kharkiv en ce moment précis ? Olena : Le bortsch de ma mère. Sans hésitation. Pas le restaurant, pas une recette en ligne — le sien, avec les betteraves de son jardin, servi dans un bol ébréché qui a vingt ans. Aucun chef étoilé ne peut reproduire ça.

Q : La surprise positive en France que vous n’aviez pas du tout anticipée ? Olena : La sécurité sociale. Quand j’ai compris que j’avais accès aux soins de santé dans les mêmes conditions que n’importe quel résident français, j’ai failli pleurer. En Ukraine, même avec une bonne assurance, vous payez une grande partie vous-même. Ici, ma santé ne dépend pas de mon compte en banque du mois. C’est un luxe immense.

Q : La principale différence avec les hommes ukrainiens ? Olena : Les hommes ukrainiens de ma génération ont encore tendance à se positionner comme chefs de famille, même inconsciemment. Thibaut, lui, considère sincèrement que les décisions se prennent ensemble à égalité. Au début, je ne savais pas quoi faire de cette égalité — j’attendais qu’il décide. Il attendait qu’on décide ensemble. On a eu quelques dîners très silencieux avant de comprendre ça.

Q : Un conseil aux hommes français qui veulent rencontrer une Ukrainienne ? Olena : Soyez honnêtes sur vos intentions dès le début. Les femmes ukrainiennes que je connais ont une faible tolérance pour l’ambiguïté romantique. Et s’il vous plaît, ne commencez pas la conversation par “tu es réfugiée ?” ou “la situation en Ukraine est terrible”. Nous le savons. Parlez-nous de nos passions, de nos projets, de notre travail — comme vous le feriez avec n’importe quelle femme que vous respectez.

Q : Une chose que les Français ne comprendront jamais des Ukrainiennes ? Olena : Notre rapport à la résistance. Pas la résistance politique — la résistance quotidienne, structurelle. Avoir grandi dans un pays où les institutions étaient instables, où les crises économiques se succédaient, où la guerre est devenue réalité — ça forge quelque chose dans la personnalité qu’on ne peut pas vraiment expliquer. On peut paraître dures ou sérieuses. En fait, on sait juste exactement ce qui compte vraiment dans la vie, parce qu’on a dû trier.


Interview réalisée en mai 2026 par Nathalie Aubert, rédactrice en chef de FranceUkraine.fr. Olena Kovalenko a relu et approuvé l’intégralité du texte avant publication. Certains détails ont été modifiés à sa demande pour préserver sa vie privée.