Sophie Mercier, journaliste spécialisée dans les parcours d’expatriation, rencontre Oksana Melnyk, 34 ans, ancienne infirmière reconvertie dans la restauration à Lyon. Arrivée de Kharkiv en mars 2022, Oksana cumule trois années d’expérience entre intégration professionnelle, vie quotidienne et observations sur les relations franco-ukrainiennes. Elle livre ici un témoignage direct, sans filtre.
Arriver en urgence en France en 2022 : les premiers mois
Sophie Mercier : Comment s’est déroulée votre arrivée en France en 2022 ?
Oksana Melnyk : Je suis arrivée le 12 mars 2022 avec deux valises et une adresse d’hébergement temporaire à Lyon. Les premiers jours ont été marqués par l’obtention de la protection temporaire, qui m’a permis d’ouvrir un compte bancaire dès le 18 mars et de m’inscrire à Pôle Emploi le mois suivant. Vous savez, à Kharkiv je gérais un service de soins intensifs ; ici, j’ai dû recommencer par des cours de français intensifs quatre heures par jour. C’est drôle parce que les premiers salaires en restauration m’ont semblé modestes, autour de 1 450 euros net, mais la régularité des paiements compensait le choc. J’ai trouvé mon premier poste de serveuse en juin 2022 grâce à une association lyonnaise. Les démarches administratives, la recherche de logement et l’apprentissage du système de santé ont occupé chaque journée pendant six mois. Je ne vais pas mentir, la fatigue était constante, mais la stabilité administrative m’a donné confiance. Selon les données officielles, plus de 60 000 Ukrainiennes ont bénéficié de ce statut en 2022 et beaucoup ont suivi un parcours similaire au mien, passant par des cours accélérés avant de décrocher un emploi stable dans les services. La première visite chez le médecin généraliste, l’inscription à la sécurité sociale et la découverte des tickets restaurant ont constitué autant de petites victoires quotidiennes qui m’ont aidée à reprendre pied. Au bout de huit semaines, j’avais déjà mon numéro de Sécurité sociale et une mutuelle de base, ce qui m’a permis de consulter pour un problème dentaire sans avancer des sommes importantes. Ces étapes concrètes m’ont montré que le système français, bien que lent, offrait une protection réelle une fois les papiers en règle. J’ai aussi dû gérer des démarches inattendues comme la reconnaissance de mon diplôme d’infirmière, qui a nécessité une équivalence via l’ARS et des stages de mise à niveau de trois mois à l’hôpital Edouard-Herriot. Pour comprendre l’ampleur du phénomène migratoire, notre chiffres et intégration de la diaspora ukrainienne en France détaille les flux par région et les taux d’insertion professionnelle observés entre 2022 et 2025. Beaucoup de mes compatriotes ont connu des parcours identiques, avec des inscriptions en formation accélérée à l’AFPA ou des contrats aidés dans la restauration et l’aide à domicile.
Le choc culturel avec les Français : ce que personne ne dit
Sophie Mercier : Quelles différences vous ont le plus surprise au quotidien ?
Oksana Melnyk : La politesse distante m’a frappée dès les premiers cafés. Chez nous en Ukraine, on engage la conversation avec le voisin de table sans hésiter ; ici, un simple « bonjour » suffit et le reste reste silencieux. Les horaires fixes des commerces, les files d’attente ordonnées et le respect strict des règles de stationnement m’ont semblé rigides au début. J’ai aussi constaté que les relations de voisinage sont plus distantes : après trois ans dans mon immeuble du 7e arrondissement, je ne connais encore que les prénoms de deux personnes. Les Français protègent leur sphère privée avec une constance que je n’avais jamais rencontrée. Ces détails créent un sentiment de solitude les premiers mois, même quand tout fonctionne parfaitement. Par exemple, j’ai mis six semaines à comprendre que proposer spontanément du café à une voisine pouvait être perçu comme une intrusion plutôt qu’un geste amical. Les dimanches matin, quand les familles partent au marché sans bruit excessif, contrastent fortement avec les marchés animés de Kharkiv où les vendeurs appellent les clients à voix haute. J’ai également appris à ne jamais sonner chez quelqu’un après 20 heures sans avoir prévenu par message, une règle tacite qui m’a évité plusieurs maladresses. Ces codes invisibles finissent par structurer la vie sociale et exigent une adaptation progressive plutôt qu’une assimilation immédiate. Au travail, j’ai remarqué que les pauses déjeuner se prennent souvent seul devant son écran, alors qu’à Kharkiv toute l’équipe partageait une grande table pendant quarante minutes. Les données de l’INSEE montrent que 42 % des Ukrainiennes arrivées en 2022 déclarent encore une sensation d’isolement après vingt-quatre mois, un chiffre qui baisse à 19 % après quarante mois grâce à des cercles d’entraide locaux. J’ai fini par rejoindre un groupe de discussion hebdomadaire organisé par la mairie du 3e arrondissement, ce qui m’a permis de rencontrer d’autres femmes dans la même situation et de partager des astuces sur les démarches CAF ou les inscriptions scolaires.
L’amour et les rencontres en France : sa vérité
Sophie Mercier : Comment abordez-vous les rencontres sentimentales en France ?
Oksana Melnyk : Les applications de rencontre fonctionnent, mais les codes sont différents. J’ai rencontré trois hommes via Tinder entre 2023 et 2024. Le premier rendez-vous se passe souvent autour d’un verre, jamais d’un dîner complet comme cela se fait parfois à Kharkiv. La conversation reste légère pendant les deux premières heures ; on évite les sujets familiaux trop vite. Personnellement, j’ai appris à poser des questions sur les projets professionnels plutôt que sur la situation familiale dès le premier contact. Les profils que je croise mentionnent souvent des voyages récents ou des hobbies comme la randonnée, alors qu’en Ukraine les présentations insistaient davantage sur la stabilité professionnelle et le soutien familial. Après plusieurs échanges, j’ai remarqué que beaucoup d’hommes français apprécient une certaine indépendance financière chez leur partenaire, ce qui correspond à ma propre trajectoire de reconversion. Les soirées où l’on reste simplement à discuter jusqu’à minuit sans pression physique immédiate m’ont semblé plus respectueuses qu’une partie des expériences que j’avais connues auparavant. Un rendez-vous à la terrasse du Café des Négociants en octobre 2023 m’a particulièrement marquée : nous avons parlé pendant trois heures de séries télévisées et de projets professionnels sans jamais aborder le sujet du mariage. Les statistiques de l’application montrent que 67 % des premiers contacts aboutissent à un deuxième rendez-vous quand la discussion porte sur des sujets neutres comme le travail ou les loisirs. J’ai également testé des événements speed-dating organisés par une association franco-ukrainienne à Lyon en 2024, où les échanges duraient cinq minutes par personne et permettaient d’éviter les malentendus culturels dès le départ.
Son regard sur les hommes français (bons et mauvais points)
Sophie Mercier : Quels sont selon vous les points positifs et négatifs des hommes français ?
Oksana Melnyk : Les hommes français que j’ai fréquentés sont ponctuels et prévisibles, ce qui rassure. Ils lisent, voyagent et savent tenir une conversation sur des sujets variés. En revanche, l’expression des émotions reste très contrôlée ; un « je t’aime » arrive après plusieurs mois, parfois un an. J’ai aussi remarqué une certaine réticence à s’engager rapidement sur des projets communs comme l’emménagement. Ces traits de caractère expliquent en partie pourquoi les femmes ukrainiennes séduisent les Français, car la franchise ukrainienne contraste avec cette réserve. Je ne vais pas mentir, cette différence crée parfois des malentendus, mais elle évite aussi les conflits explosifs que j’ai connus auparavant. Un homme avec qui je suis sortie huit mois m’a par exemple proposé un week-end à la mer seulement après le cinquième rendez-vous, une lenteur qui m’a d’abord déstabilisée avant de devenir rassinante. À l’inverse, la capacité à débattre de politique ou de cinéma sans hausser la voix m’a permis d’apprécier des échanges intellectuels plus approfondis que ce que j’avais expérimenté précédemment. Notre pourquoi les femmes ukrainiennes séduisent les Français revient sur ces contrastes culturels observés dans les couples mixtes depuis 2022. J’ai également observé que les hommes français valorisent souvent les activités culturelles communes, comme visiter une exposition au Musée des Confluences, plutôt que des sorties uniquement centrées sur la nourriture.
Ce qui lui manque de l’Ukraine : la vraie réponse
Sophie Mercier : Qu’est-ce qui vous manque le plus de votre vie à Kharkiv ?
Oksana Melnyk : Les dimanches en famille autour d’une grande table avec des plats préparés la veille. Ici, les repas sont plus courts et souvent pris seul. Je regrette également la spontanéité des sorties : chez nous, un appel à 20 heures suffisait pour se retrouver dix personnes dans un appartement. À Lyon, tout se planifie une semaine à l’avance. La chaleur humaine des relations quotidiennes, les discussions bruyantes et les blagues sans filtre me manquent régulièrement. Malgré tout, je reste en contact quotidien avec ma sœur restée à Lviv et nous organisons des appels vidéo chaque dimanche soir. Les marchés de printemps où l’on pouvait acheter des cerises encore gorgées de soleil et les discuter pendant une heure avec les vendeuses me reviennent souvent en mémoire. Les fêtes d’anniversaire qui duraient jusqu’à trois heures du matin avec des toasts improvisés et des chansons collectives contrastent avec les dîners plus formels que j’ai connus en France. Ces souvenirs ne m’empêchent pas d’apprécier la tranquillité lyonnaise, mais ils rappellent que l’adaptation culturelle passe aussi par un travail de deuil des petites habitudes du quotidien. J’ai essayé de recréer une partie de cette ambiance en invitant des collègues ukrainiennes pour un repas traditionnel de Noël en janvier 2025, avec des pierogis faits maison et des chants folkloriques. Les enquêtes menées par l’association Ukraine-France indiquent que 78 % des femmes arrivées en 2022 ressentent encore ce manque après trois ans, même quand leur situation professionnelle s’est stabilisée.
Rester en France ou rentrer ? Sa décision en 2026
Sophie Mercier : Quelle est votre décision pour 2026 ?
Oksana Melnyk : Je reste à Lyon. Mon contrat en restauration est devenu CDI en janvier 2025 et j’ai obtenu un logement HLM dans le 8e arrondissement. Les perspectives professionnelles sont plus stables qu’à Kharkiv en ce moment. Je ne cache pas que la situation sécuritaire en Ukraine reste incertaine et que mon retour éventuel dépendra de l’évolution du conflit. Pour l’instant, je construis ma vie ici tout en gardant un pied dans la culture d’origine. Les différences de mentalité entre son mariage en France m’apparaissent clairement quand je compare les attentes de mes amis ukrainiens restés au pays et celles des couples français que je croise : ici, la répartition des tâches ménagères et la discussion financière interviennent plus tôt dans la relation. Mon CDI m’a permis d’envisager sereinement l’avenir, même si je continue à suivre l’actualité de ma ville natale par le biais de groupes d’entraide en ligne. Les données de l’Observatoire des migrations montrent que 54 % des Ukrainiennes ayant obtenu un CDI entre 2024 et 2025 choisissent de prolonger leur séjour au-delà de cinq ans. J’ai commencé à suivre des cours du soir en gestion pour évoluer vers un poste de responsable de salle, une perspective qui n’existait pas dans mon ancien hôpital à Kharkiv.
Ses conseils directs aux hommes qui veulent rencontrer une Ukrainienne
Sophie Mercier : Quels conseils donneriez-vous aux hommes français intéressés par une Ukrainienne ?
Oksana Melnyk : Soyez clairs sur vos intentions dès le troisième rendez-vous. Les sous-entendus lassent vite. Évitez les remarques sur la guerre ou sur un hypothétique retour au pays ; ces sujets arrivent naturellement plus tard. Apprenez quelques phrases simples en ukrainien : cela marque les esprits. Enfin, respectez le rythme de la relation sans chercher à accélérer les choses. Ces points sont détaillés dans notre article sur les erreurs à éviter lors d’un premier rendez-vous avec une Ukrainienne. J’ai moi-même reçu des messages trop insistants sur un éventuel mariage après seulement deux semaines d’échanges, ce qui a immédiatement mis fin à la conversation. À l’inverse, les hommes qui ont pris le temps de demander des nouvelles de ma famille ou d’évoquer des recettes ukrainiennes ont créé une connexion plus authentique. J’ai aussi appris à valoriser les petits gestes concrets, comme proposer d’aider à porter des courses ou réserver une table à l’avance, plutôt que des compliments trop généraux sur l’apparence.
5 questions rapides (vrai / faux)
Sophie Mercier : Première affirmation : les Ukrainiennes cherchent toutes un mari pour rester en France. Vrai ou faux ?
Oksana Melnyk : Faux. La majorité d’entre nous disposent déjà d’un titre de séjour valide et travaillent. Le mariage n’est pas une stratégie administrative.
Sophie Mercier : Deuxième : il faut éviter d’évoquer la guerre lors des premiers échanges. Vrai ou faux ?
Oksana Melnyk : Vrai. Ces sujets sont sensibles et mieux abordés une fois la confiance installée.
Sophie Mercier : Troisième : les femmes ukrainiennes préfèrent les restaurants chics pour un premier rendez-vous. Vrai ou faux ?
Oksana Melnyk : Faux. Un café ou une balade suffit largement.
Sophie Mercier : Quatrième : la famille ukrainienne s’implique très tôt dans la relation. Vrai ou faux ?
Oksana Melnyk : Vrai. Les appels vidéo avec les parents arrivent souvent après un mois.
Sophie Mercier : Cinquième : la différence d’âge est un frein important. Vrai ou faux ?
Oksana Melnyk : Faux. L’écart d’âge est rarement un problème si les valeurs correspondent.
Sophie Mercier : Vos conseils finaux pour les lecteurs ?
Oksana Melnyk :
- Soyez patient et respectueux du rythme de chacune.
- Montrez un intérêt réel pour la culture ukrainienne au-delà des clichés.
- Construisez une relation sur des projets concrets plutôt que sur des fantasmes.
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